L’adolescence : une mise à l’écart organisée ?

Si certains parents se contentent du diagnostic de la « crise d’adolescence » et font preuve d’un certain stoïcisme en attendant que « ça passe », d’autres se renseignent, discutent pour se soulager, entendent et lisent des tas de choses, pour parfois apprendre, sans trop y croire, que ça pourrait être pire.

Valse des hormones et changements physiques, évolution du rapport aux autres, questionnements sur la vie, voire quête identitaire sont le quotidien d’un adolescent. L’esprit est en ébullition, une forme de pression familiale et relationnelle peut être ressentie. Ce diagnostic mêle différents plans. Au-delà de ces constats très généraux, la période de l’adolescence n’a pas de contours très précis : son expression varie selon les ados et ne débute pas à un âge précis. On pourrait en venir à douter de sa réalité. Mais d’ailleurs, comment cela se passe-t-il en dehors de notre pays ? Dans d’autres civilisations éloignées de l’Occident et plus « primitives » ? Et dans l’Histoire ? Les parents se plaignent-ils depuis des siècles de leurs « ados » ?

À force de me poser ce genre de questions, j’ai fini par trouver un livre intitulé L’adolescence n’existe pas, écrit par Patrick Huerre, Jean-Michel Reymond et Martine Pagan-Reymond, édité en 1997 et réédité en 2003. Deux psychiatres et un maître de conférences en langue et littérature françaises ont interrogé le concept d’adolescence et son évolution dans l’Histoire. Ils offrent un regard rafraîchissant sur la question.

Un seul repère universel : la puberté

Les auteurs approche la question à travers le comportement de certains animaux envers leurs petits, puis décortiquent les études anthropologiques portant sur d’autres civilisations. Pour eux, la puberté est le seul phénomène constant et universel qui marque le passage de l’enfant à l’adulte.
La puberté est d’ailleurs un exemple où « le biologique se retrouve support de projections idéologiques ». Lorsque l’on interroge Google sur l’âge de la puberté en France, les premières occurrences n’indiquent que des assertions selon lesquelles l’âge de la puberté se déclencherait de plus en plus tôt. Or, pour les auteurs, cette conclusion résulte d’études qui mélangent les populations de référence (ethnies, époques et territoires). Cela est d’autant plus préjudiciable que l’âge de la puberté dépend étroitement du milieu et de l’alimentation. Selon eux, pour une population donnée, aucune variation majeure ne s’observe.

Dans d’autres civilisations, et à d’autres époques de notre propre civilisation, le passage de l’enfance à l’âge adulte est rapide et est marqué par des rites de passage. Dans la France contemporaine, jusqu’en 1997, date de sa suppression, le service militaire obligatoire était comme un rite pour les jeunes hommes. Aujourd’hui, il ne reste plus aux jeunes, filles et garçons, que le permis de conduire comme symbole de l’accession à l’âge adulte, encore que celui-ci ne lui donne pas accès à accès à une reconnaissance complète comme adulte. Les auteurs relient cette incohérence au grand nombre d’accidents de la route grave chez les 14-25 ans : « comment vivre en ayant les droits de « l’adulte roulant » sans vraiment être, par ailleurs, reconnu comme adulte » ?

L’adolescence mise à l’écart volontairement ?

Ce que les deux psychiatres entendent dans le cadre de leurs consultations, et qui expliquerait en grande partie les comportements décalés des adolescents, c’est « une parole impossible à dire ou à faire entendre ». La mise en perspective historique du concept d’adolescent dans la société occidentale depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours est la grande richesse de cet ouvrage et nourrit une interrogation fructueuse de notre société occidentale (française pour ce qui nous concerne plus directement) et de ce qu’elle offre réellement aux jeunes.

Le livre amène à prendre conscience de la construction sociale d’une situation qui découle de choix faits en amont. Alors que les jeunes ne sont des citoyens (en tant que personne jouissant, dans l’État dont il relève, des droits civils et politiques, et notamment du droit de vote – définition Larousse) qu’à partir de 18 ans, on leur demande de s’investir et de s’engager avant cet âge. « Faire confiance à la jeunesse, c’est aussi lui permettre de s’engager. De s’engager pour elle-même, pour le pays et pour l’idéal que nous portons. » tels étaient les mots du président en fonction le 11 janvier 2016. Le « nous » n’est pas clair (les adultes, l’État, les Français ?) et laisse entendre que les jeunes sont invités à soutenir un projet, d’adhérer à un idéal défini par d’autres pour eux. L’État met en place des dispositifs, des accompagnements, des aides… mais il n’est finalement jamais question de les traiter à égalité avec les adultes, et de leur permettre d’accéder à une autonomie complète le plus rapidement possible.

Travail et autonomie

Tout mineur peut travailler, à condition d’y être autorisé par ses parents. Avant 14 ans, c’est possible dans l’univers du spectacle et de l’audiovisuel. À partir de 14 ans, l’enfant peut travailler pendant les vacances scolaires, la moitié de leur durée totale mais peut seulement être rémunéré à 80 % du Smic. Il peut entrer en apprentissage à partir de 15 ans, et travailler à partir de 16 ans, mais seulement pour des travaux « légers ».

Ces restrictions seraient-elles justifiées par un manque de compétences ? Les auteurs de l’ouvrage cité plus haut indiquent, par exemple, qu’au 17e siècle, les enfants des deux classes les plus éloignées dans l’échelle sociale, ceux de la haute noblesse et des couches les plus modestes, sont isolés de leurs pairs dès 9 ou 10 ans et apprennent au contact des adultes. À cette époque, il existe « des aspirants de marine de 12 ans, des capitaines de 14 ans et des docteurs en droit de 18 ans ». De nos jours, lorsque, malheureusement, des enfants ont à affronter des dures épreuves, ils savent le plus souvent faire face avec une grande maturité.

Une jeunesse bloquée

Une règle de bon sens en matière d’éducation dit que l’adulte doit montrer l’exemple. Or, un regard un peu distancié met en évidence le fait que les comportements et les discours des adultes ne sont, dans l’ensemble, plus beaucoup exemplaires. Il est sans doute plus facile de mettre les jeunes en accusation plutôt que de se remettre en cause. L’idée que la jeunesse serait à l’image des parents et, qu’au-delà des individualités, l’attitude de ce groupe reflèterait les difficultés et incertitudes du temps historique dans lequel ils évoluent, ne semble pas déraisonnable. Et si certains pensent que le rôle de la jeunesse est de changer le monde, l’Histoire nous montre qu’il s’agit d’une utopie, d’autant plus si on ne donne aux jeunes aucun moyen de le faire.

On entend aussi que s’ils ne trouvent pas d’emploi, les jeunes n’ont qu’à créer leur entreprise : là encore, le conseil sonne un peu faux quand on sait que la création d’une entreprise (je ne parle pas de créer un numéro d’autoentrepreneur mais de développer une activité à même de faire vivre au moins le créateur) est une action qui est soumise à échec pour environ 50% des cas. On trouvera heureusement toujours des exemples étonnants qui montrent que les lignes peuvent bouger. Mais il ne s’agit en aucun cas d’une réponse crédible à un problème de masse.

Rééquilibrer les rapports ?

L’ouvrage intitulé L’adolescence n’existe pas questionne les structures de la société et demande clairement si notre société veut réellement protéger ses jeunes (et de façon sans doute excessive) ou s’il ne s’agirait pas plutôt d’une mise à l’écart pour préserver les adultes d’une concurrence indésirable ?

La lecture du livre de Patrick Huerre, Jean-Michel Reymond et Martine Pagan-Reymond donne donc matière à réflexion et aide le parent songeur à prendre de la distance par rapport au quotidien. Il invite aussi à donner plus de liberté à ces jeunes qui ne demandent certainement pas d’être assistés, afin de bâtir une société équilibrée qui ne va pas vers une opposition des générations entre elles.

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