Jeûne : mécanismes et place dans l’alimentation et le yoga

Nous ne mangeons pas seulement pour nous nourrir. C’est une évidence qui s’évanouit pourtant souvent des discours sur l’alimentation, en particulier les plus culpabilisants.
L’être humain est complexe et l’acte de se nourrir est à son image. La recherche de nourriture n’est pas réduite à l’apport d’énergie pour assurer sa survie, elle a également des dimensions physiques (goût, apport d’énergie), psychiques (plaisir, santé, culture) et symboliques (religion, valeurs).
Je m’intéresse ici à la pratique du jeûne, valorisée dans le monde des pratiquants du yoga.
Je pars du fonctionnement normal du corps pour comprendre ce qui se produit lorsque l’on jeûne. Ensuite, j’évoque la cohérence du jeûne et de la pratique du yoga, pour finir par évoquer un support alimentaire de méditation.

L’équilibre du corps

Comme tout organisme vivant, notre corps vise à maintenir son équilibre vital. Cet équilibre se caractérise, entre autres, par un équilibre acido-basique. Cet équilibre se mesure par le pH (souvenez-vous de vos cours de 3e ! 😉 ) qui correspond à la concentration d’ions hydrogène (H+). Plus il y en a, plus le milieu est acide. Le corps a différents pH. Pour ne citer que quelques pH, pour un corps en bonne santé, celui du sang artériel est de 7.4, celui de la salive 6, celui des urines entre 5.2 et 6.4.

Le carburant du corps

Jeûne et yogaLe carburant des cellules du corps s’appelle l’ATP. Les cellules fabriquent cette molécule en cassant les petites molécules de glucose avec de l’oxygène. Le résultat de cette réaction chimique produit des déchets, des ions H+. Le corps conserve le nombre qu’il lui faut pour garder son équilibre acido-basique et élimine le reste par les poumons et les reins surtout, mais aussi un peu par le foie et les muscles.

Pour les éliminer, le corps combine les ions H+ avec du carbone et de l’oxygène pour former de l’acide carbonique (H2CO3), corps instable qui se sépare assez vite en H2O et en CO2. Vous faites maintenant le lien avec notre respiration dont le rôle essentiel est d’absorber de l’oxygène et de rejeter du gaz carbonique (CO2) et de l’eau (H2O), et vous comprenez pourquoi l’encombrement des poumons, due à la consommation de tabac ou à des maladies, est si problématique et enfin, pourquoi le développement de la qualité de la respiration par la pratique du yoga est si bénéfique.

Alimenter le corps

En Occident, on classe les aliments en 7 familles distinctes : boissons, fruits et légumes, céréales et féculents, produits laitiers, viandes et poissons, corps gras, sucres. Tous ces aliments ne sont pas consommés de la même façon dans le monde, selon leur disponibilité ou leur prix, selon la culture également. Mais certains sont indispensables à une vie équilibrée, les autres répondant davantage à une recherche de plaisir ou encore d’apport énergétique exceptionnel pour répondre à un travail du corps exceptionnel.
En lien avec le fonctionnement chimique abordé plus haut, le raisonnement qui permet de voir clair dans ce qui est nécessaire ou pas ne peut se faire que sur la base des éléments chimiques apportés par les éléments de ces familles.

L’eau, d’abord, est la seule boisson indispensable à l’organisme.
Les céréales et les féculents sont ensuite la deuxième catégorie d’aliments indispensables pour assurer le fonctionnement optimal des muscles et du cerveau. C’est en effet à partir de ces aliments que le corps va fabriquer son glucose. Des mécanismes de secours existent, comme nous le verrons plus loin, mais ils ne correspondent pas au fonctionnement normal et sont destructeurs.

Jeûne et yogaLes minéraux comptent aussi énormément. Le plus connu est le calcium qui intervient notamment dans la transmission du signal nerveux et dans le travail musculaire. On en trouve dans les produits laitiers, mais aussi les amandes séchées, les haricots blancs, les choux, les radis. D’autres minéraux doivent être absorbés : magnésium, fer, sodium, phosphore, zinc, sélénium.

Les acides aminés assurent aussi le fonctionnement du corps en assurant nombre de processus vitaux comme l’immunité. Le corps ne sait pas fabriquer certains d’entre eux : ils ne peuvent donc être apportés que par l’alimentation. Les viandes, le quinoa et le soja, les produits laitiers, l’œuf et les poissons sont capables d’apporter tous ceux que le corps ne sait pas fabriquer. Les végétaux n’en apporteront que quelques-uns : il faut donc savoir faire des combinaisons de végétaux pour être sûr qu’il n’en manque aucun.

Vitamines et fibres sont aussi nécessaires. Ils sont apportés par les fruits et légumes.

À cette liste, s’ajoutent les matières grasses (qui se trouvent dans les fromages, la crème, le beurre, les huiles végétales, les viandes, les poissons), qui apportent des acides gras essentiels que le corps ne peut pas fabriquer non plus et qui permettent l’absorption de vitamines.

Facile de s’alimenter « comme il faut » ?

L’adage populaire dit « de tout un peu ». Mais les choses ne sont pas aussi simples évidemment. Ce « comme il faut », optimal du point de vue de la chimie pure du corps, est rendu complexe par de nombreux facteurs.

Le goût, dans ses deux dimensions innées et acquises (un court article du Figaro Santé en parle) nous porte davantage vers certains aliments plutôt que vers d’autres.
Les cycles hormonaux influencent la perception des aliments (d’où les fameuses envies alimentaires des femmes enceintes).
Les besoins du corps augmentent en fonction d’une activité plus ou moins importante : la pratique des sportifs de haut niveau exigeant un travail inhabituel du corps, par exemple, impliquera de mettre en place un régime alimentaire spécifique. C’est souvent un spécialiste qui établit le régime de manière pointue. L’alimentation définie en lien avec ce contexte ne correspondra pas à une personne à l’activité sédentaire et en bonne santé, n’en déplaise au marketing qui tente de convaincre du contraire, présentant ces régimes comme des solutions pour perdre du poids.

jeûne et yogaLes aspects psychiques et symboliques participent de la complexité du processus alimentaire. Le choix d’un aliment pourra, par exemple, se faire sur des critères jugés favorables à la santé. Pour information, 12% des pratiquants de yoga sont végétariens quand ce sont seulement 3% dans la population non pratiquante de yoga.
La suppression de la viande de l’alimentation est possible, à condition de savoir ce que l’on fait pour s’assurer que l’organisme ne développera pas de carences. Ce choix relève de dimensions éthiques et/ou religieuses. Il est intéressant de noter qu’une communauté comme celle des bouddhistes ne fait pas l’unanimité autour des questions alimentaires. Je vous invite à lire cet intéressant développement sur la question « comment un bouddhiste doit-il se nourrir ? ».

En ce qui concerne le sucre (glucose, fructose et autres), s’il est bien le carburant du corps, il a aussi un fort pouvoir de plaisir. Il est facile d’en abuser alors qu’il faut plutôt limiter sa consommation (voir les recommandations 2015 concernant la consommation de sucre) et privilégier des macromolécules comme l’amidon, fourni par les féculents comme le riz, les pâtes, les pommes de terre, le pain. L’énergie fournie par l’amidon, du fait de l’étape de destruction de la molécule, est utilisée plus lentement par le corps dont le fonctionnement est ainsi assuré sur la durée. Par ailleurs une consommation excessive de sucre use le pancréas en charge de fabriquer l’insuline et les enzymes capables de digérer les graisses.

Le jeûne

Le Larousse donne deux définitions du jeûne.
La première est un arrêt total de l’alimentation, avec maintien ou non de la consommation d’eau. Cet arrêt peut prendre le nom de grève de la faim dans des contextes symboliques.
Une seconde définition évoque la pratique religieuse. Dans ce cas, la privation de nourriture peut être soit complète, ce qui revient à la première définition, soit partielle. Lorsque la privation de nourriture est partielle, il s’agit alors de modification du régime alimentaire. L’utilisation du terme « jeûne » pour nommer cette pratique rend les choses un peu confuses, alors que l’emploi du mot « diète » pour les privation partielle de nourriture serait plus clair.

Conséquences de la privation d’aliments

Quoiqu’il en soit, nous parlons ici seulement du jeûne complet.
Pour rappel, on peut rester environ 40 jours sans manger, 3 jours sans boire, mais seulement 3 mn sans respirer. Au-delà de ces durées, pour la plupart d’entre nous, c’est la mort.

Le jeûne vise à créer la carence. Nous avons dit que les apports en glucides étaient essentiels à un fonctionnement normal du corps. Les jeûnes supprimant, entre autres, les glucides, c’est un fonctionnement « anormale », inhabituelle, du corps, qui se met alors en place.

Le corps est en effet capable de fabriquer du glucose à partir de protéines. Soit en puisant dans celles apportées par l’alimentation, soit en puisant dans les muscles.
Dans les deux cas, le fonctionnement de secours produit beaucoup de déchets acides.
L’acidité dans le sang (appelée acidose) perturbe l’activité des enzymes, agresse et déminéralise les tissus, modifie le microbiote intestinal.

Pour aller plus loin dans les mécanismes, lire cette synthèse d’études concernant la grève de la faim.

Pourquoi faire un jeûne ?

alimentation des bouddhistesOn a coutume d’entendre que que le jeûne « nettoie » l’organisme et nous venons de voir qu’il fabrique en réalité des déchets ! C’est à n’y plus rien comprendre…

En fait, si l’acidose créée par le jeûne est défavorable au fonctionnement des bonnes cellules, elle l’est aussi à celui des éventuelles mauvaises cellules (type cancer et autres maladies dégénératives) éventuellement présentes dans l’organisme. C’est pourquoi on trouve une littérature scientifique associant jeûne et lutte contre le cancer.

Par le passé, le jeûne était souvent effectué dans un contexte religieux. Car l’acidose modifie également le fonctionnement du cerveau : au bout de 3-4 jours de privation totale de nourriture (mais non pas d’eau), se produit un état de légère euphorie et d’endormissement léger, favorable au sentiment de quête spirituelle.

Il est préférable de ne pas faire un jeûne sans surveillance

Notons qu’un séjour en très haute altitude aura des effets semblables d’acidose : on connaît les délires dus au mal aigu des montagnes pouvant entraîner la mort s’il n’y a pas d’encadrement approprié pour aider la personne à redescendre.

On ne fait pas un jeûne à la légère car un jeûne agit sur la santé, dans un sens ou dans l’autre : tout dépend de l’état du corps qui peut le supporter ou non.

Dans un cadre religieux ancestral, le jeûne se faisait sous la surveillance de la communauté religieuse, dans laquelle un savoir en lien avec cette pratique de non-alimentation s’était transmis. Dans d’autres contextes, le chaman ou le guérisseur de la communauté a un savoir qui est le pendant de notre médecin. Celui qui pratiquait le jeûne ne le faisait pas seul.

Dans notre contexte occidental, si le corps a un fonctionnement équilibré, si la santé est bonne, il n’y a aucune raison de pratiquer le jeûne : tout va bien, il n’y a rien à changer et beaucoup à risquer.
Si la santé est mauvaise, il est nécessaire de poser un diagnostic au préalable. Le jeûne « nettoie » les mauvaises cellules mais il affaiblit aussi l’organisme. Cette pratique ne guérit pas toutes les maladies.
S’il semble qu’elle puisse enrayer le développement des cellules d’un cancer tout juste débutant (et pour cela il faut pratiquer le jeûne régulièrement, pour s’assurer de s’attaquer à la maladie dans ses premiers stades de développement), je doute fort de son efficacité sur la guérison d’un cancer étendu.

La nutrition et le yoga

Jeûne et yogaLes éléments présentés ici ont été énoncés par Jean-François Verbist, professeur à l’université de Nantes et spécialiste de la médecine indienne, dans le cadre d’une conférence à la
FFHY-Ouest en 2014.
Dans les textes traditionnels, trois qualités sont identifiées qui qualifient toutes choses dans ce monde. Ce sont les 3 guna. Elles se retrouvent donc naturellement dans les comportements alimentaires. Il y a le comportement rajasique qui se caractérise par l’excès, que ce soit du “trop” ou du “pas assez” ; le tamasique qui se caractérise par la dépendance à ses envies et pulsions ; le sattvique qui représente le comportement équilibré, en fonction de la faim et des besoins.

L’Inde ancienne classe les aliments selon les 3 guna. La consommation des aliments est susceptible de transmettre les qualités physiques et psychiques auxquelles elles sont associées. Mais le raisonnement ne conduit pas à ne consommer que des aliments sattviques, car il faut aussi favoriser ceux qui vont infléchir notre tempérament de départ. Par ailleurs, chaque catégorie comporte, du point de vue de la diététique occidentale, des aliments bienfaisants et d’autres posant des problèmes, surtout lorsque leur consommation est excessive.

En yoga, le contrôle du pratiquant sur sa nourriture est essentiel (contrôler ne veut pas dire ne pas apprécier) et s’inclut dans les yama. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le jeûne est le plus souvent proscrit.
On trouve dans la Bhagavad Gita, la phrase suivante  : « Ce yoga n’est pas pour celui qui abandonne la nourriture ».
Dans la Hatha-yoga pradîpikã : « Dès le début de la pratique, il faut […] renoncer aux jeûnes et à tous les actes prescrits qui risquent d’être cause de souffrance pour le corps ».

C’est la modération (mitahara) qui est mise en avant, de la mesure en toute chose, de la sobriété. C’est aussi l’enseignement du Bouddha qui a essayé l’ascétisme et donc le jeûne, avant de concevoir la voie du milieu bouddhiste.

Fabriquer du pain et le manger comme une méditation

La modération dans l’alimentation. Si vous souhaitez des éléments de compréhension à ce sujet, je vous propose de jeter un œil à mon précédent article sur la méditation.
En lien avec cela, je mentionnerai l’émission de France Culture On ne parle pas la bouche pleine !animée par Alain Kruger, qui se présente comme une émission pour voir le monde du ventre, à travers un voyage gourmand.
Chaque émission reçoit une personnalité du monde culinaire. L’une de celles qui m’ont le plus marquée a eu pour invité Alex Croquet.
Sur son site Internet, ce monsieur se présente comme un fou de pain. J’aime moi-même énormément le pain, ce qui explique aussi que l’émission ait retenu mon attention. Au-delà de cela, pendant 29 minutes, j’ai découvert, à travers son discours, la profondeur de cet univers, décrit avec un vocabulaire riche et une passion extraordinaire. Je ne pouvais détacher mon attention de ces mots évoquant la texture, le goût, les arômes, la philosophie du geste, etc.
Cet homme médite manifestement à travers son métier.