Lecture : des enseignements fondamentaux à l’amour

Les jeunes ne lisent plus, pas, pas assez, pas comme il faut, pas ce qu’il faudrait, ils lisent moins… Il suffit pourtant de creuser un peu, pour trouver des études qui montrent le contraire. Qu’en fait, les adultes ont ces impressions car les jeunes ne lisent pas de la même façon.
Alors ? Que faut-il penser ? D’autant plus que, sur fond de débat scolaire autour des enseignements fondamentaux, la lecture est un sujet de société sensible.

La pyramide de lecture

Lecture : des enseignements fondamentaux à l'amourDaniel Pennac pose clairement la problématique : avant toute chose, il faut savoir de quoi on parle. Car il y a lecture et lecture. L’auteur a été professeur de français. Son expérience et ses réflexions ont nourri un essai écrit « Comme un roman ». En suivant sa pensée, j’ai compris que l’on pouvait considérer les rapports à la lecture sous la forme d’une pyramide, sur le modèle de celle de Maslow.

À la base, il y a le déchiffrage des mots. Puis vient la compréhension des phrases et de leur articulation entre elles. Ensuite, le lecteur peut s’appuyer sur un roman pour mettre sa vie en perspective, prendre de la distance par rapport à soi. Et enfin, une connexion avec le texte se crée et ouvre l’imaginaire, crée un sentiment élevé, une aspiration. Ce qui se passe n’est plus de l’ordre du rationnel comme à l’étape précédente, même si l’on peut tenter de mettre des mots sur le phénomène, mais il s’agit du mécanisme d’élévation dont les oeuvres d’art sont capables. C’est de cela qu’il s’agit, je crois, quand il parle des « joies du voyage vertical » : où s’établit une connexion avec quelque chose qui nous dépasse.

Et chaque étape est conquise grâce à un désir : d’apprendre, de comprendre, d’analyser, de plaisir…

L’attrait pour les histoires : inné ?

Les bibliothèques multiplient les animations pour enfants. Ça s’appelle « l’heure du conte », « bébé bouquine », ou encore « raconte, ça me dit ».
Le goût de la lecture s’acquerrait-il vraiment tôt ? Dans ces cas, il ne s’agit finalement pas vraiment de lecture puisque ce sont des temps d’oralité pendant lesquels des histoires sont racontées (et écoutées), et non lues. Le mécanisme est différent.

Et nous sommes nombreux (tous ?) à aimer qu’on nous raconte des histoires. Cela ne fait-il pas partie de l’Humanité ? Je pense notamment aux traditions de contes dans le monde. En France, aujourd’hui, il existe d’ailleurs un lieu, peu connu, dédié aux contes : c’est Le Nombril du Monde. Si vous passez par là, il ne faut pas hésiter à s’y arrêter !

La lecture au jeune enfant

Lecture : des enseignements fondamentaux à l'amourReste qu’entretenir le goût des histoires par le récit oral (et non par la télé ou autres médias qui véhiculent aussi des histoires) crée manifestement des conditions favorables pour le futur, lorsque l’enfant, autonome, part seul à la recherche d’histoires.

Une étude a été publiée en 2011 sur l’enseignement de la lecture en Europe. Les pages 116 à 121 présentent des comparaisons entre les pratiques de différents pays européens, et notamment les liens entre pratiques familiales autour de la lecture et pratique autonome de la lecture. Mais attention, il s’agit de capacités de lecture telles qu’évaluées par l’enquête PISA. Je vous indique d’ailleurs un article datant de 2006, interrogeant la méthode : Pierre Vrignaud, « La mesure de la littéracie dans PISA : la méthodologie est la réponse, mais quelle était la question ? », Revue française de pédagogie.

Le jeune enfant, encore analphabète, éprouve généralement du plaisir à entendre des histoires racontées/lues par ses parents. Daniel Pennac dépeint avec chaleur ces moments d’intimité et de partage que nous passons avec lui, lorsque nous l’accompagnons vers le sommeil avec des personnages et des décors parfois fantastiques, parfois prosaïques (en effet, il peut s’agir de Petit Ours brun qui est sur le pot…).

Le parent lecteur se mue en tendre vecteur, capable d’ouvrir les portes d’autres mondes.

Oui, nous lui avons tout appris du livre
Formidablement ouvert son appétit de lecteur.
Au point, souvenez-vous, au point qu’il avait hâte d’apprendre à lire.

La lecture à haute voix comme preuve d’amour

Lecture : des enseignements fondamentaux à l'amourDaniel Pennac pose alors cette question toute simple : pourquoi ne pas recommencer ? Pourquoi cessons-nous rapidement ce rituel une fois que l’enfant sait lire ? Pourquoi ne pas continuer ? Et si on a cessé, pourquoi ne pas plonger à nouveau dans l’histoire du soir ? Qu’est-ce qui nous en empêche ? Le programme de la télé (demande-t-il avec malice)?

Daniel Pennac acquiesce à l’idée que la meilleure transmission du goût de lire passe par le conte. Des lectures de Georges Perros à ses étudiants de l’université de Rennes, à celles que Daniel Pennac faisait lui-même à ses lycéens (le romancier use alors de jolis stéréotypes d’élèves pour nous faire part de son expérience), nous finissons par nous demander avec lui pourquoi nous arrêtons (si tôt) de lire à haute voix ?
Si la voix est le plus court chemin de coeur de conteur à coeur d’auditeur, pour faire passer le sens et mettre deux émotions à l’unisson, pourquoi ne pas user encore de la méthode auprès des adolescents ?

Me laissant porter par la démonstration de l’auteur et décidant d’accepter ce que j’ai entendu comme une invitation, j’ai repris le chemin de la lecture du soir auprès de ma fille de 11 ans. Pour entrer dans l’atmosphère londonienne du Docteur Jekill et Mister Hide, se laisser porter par l’enquête d’Hercule Poirot à propos du Crime de l’Orient Express, ou encore découvrir les coulisses de l’Opéra hanté par son fantôme. L’aventure se tente aisément car il y a bien peu à perdre et beaucoup à gagner !

Les maladresses de l’école et des parents

Lecture : des enseignements fondamentaux à l'amourEn tant qu’ancien professeur de français, c’est en connaissance de cause que Daniel Pennac rappelle que chaque enfant évolue à son rythme, que l’idée d’une uniformité dans les apprentissages cache l’arbre de la construction personnelle. Mais pour le parent, il y a souvent urgence à ce que son enfant sache lire. Car lorsque les résultats tardent, le parent se met à douter de lui, et il n’aime pas ça !

Plus tard, lorsque ce même parent constate que l’enfant peine à lire les romans demandés au collège ou au lycée, celui-ci se met en quête d’un bouc émissaire. Afin de se débarrasser d’un horrible sentiment de culpabilité. Pour être enfin capable de répondre à un « pourquoi », assaisonné d’un soupçon de désespoir : pourquoi ne lit-il donc pas ?? La faute à la télé, au cinéma (et aujourd’hui aux smartphones), bien sûr !

Mais en retour, Daniel Pennac ne manque pas de pointer les contradictions du parent et ses maladresses :

  • lorsque, les soirs de fatigue, il joue sur la suppression de l’histoire du soir pour obtenir de l’obéissance
  • lorsqu’au statut de conteur succède celui de comptable des lignes de lecture
  • lorsque la fautive télé devient finalement la récompense de la lecture devenue corvée

Ne pas baisser les bras

Lecture : des enseignements fondamentaux à l'amour

Le romancier place la barre haut ! Idéaliste, plein de foi dans les livres, il déclare que la lecture ne relève pas de l’organisation du temps social, elle est, comme l’amour, une manière d’être. Véritable défenseur de la lecture « libre », il a listé les « 10 droits imprescriptibles du lecteur » (complété par un 11e en ce mois de mai 2017).

Daniel Pennac nous fait comprendre la nécessité qu’il y a à atteindre le 3e degré de la pyramide : la base n’est ni le premier, ni le 2e, mais bien le 3e degré. Chaque enfant doit recevoir l’éducation qui lui donnera la liberté du choix (de lire ou non), de se hisser jusqu’au 4e degré ou non, en toute connaissance de cause.
Selon lui, tant d’enfants, confondant scolarité et culture, se refusent, leur vie durant, à la lecture, parce qu’ils ont échoué aux exercices techniques scolaires.

La fonction est ici. La vie est ailleurs. Lire, cela s’apprend à l’école. Aimer lire…