Madame Tussaud à Londres : de la visite à l’exploration de soi

Madame Tussaud à Londres, c’est 3 millions de visiteurs annuels, à peine moins que la fréquentation annuelle du musée d’Orsay, et beaucoup plus que les presque 800 000 du musée Grévin de Paris. Mais alors que le musée d’Orsay se développe sur 50 000 mètres carrés de surface, Madame Tussaud n’en compte que 900. Vous imaginez donc bien que, dans ces conditions, il faut gérer le flux de visiteurs avec rigueur.

C’est pourquoi, contrairement aux musées français pour lesquels un billet coupe-fil coûte plus cher qu’un billet normal, Madame Tussaud vous incite à acheter en ligne un billet prioritaire pour un créneau horaire prédéfini : on vous annonce une économie de 17 % sur le billet normal avec attente. Il vous en coûtera donc 29 livres au lieu de 35 pour un adulte. C’est le standard ticket. Si vous vous rendez à Londres par EasyJet, vous pouvez aussi acheter ce billet dans l’avion au même prix.

Le temps de visite est compris entre 1h30 et 2h. On ne vous presse pas, mais tout est organisé pour que le flux des visiteurs soit fluide. Le sens de visite est unique, quelques temps de queue au début des deux attractions principales. On peut toujours traîner aussi longtemps que l’on veut auprès des sculptures, mais une fois qu’on les a regardées et qu’on s’est éventuellement pris en photo, on passe à la suivante.

Pourquoi est-ce que les Français appellent ça un musée ?

La dénomination de musée n’apparaît pas dans l’appellation officielle qui est simplement Madame Tussauds™. Le “s” signifie qu’il y a plusieurs sites dans le monde entier. Et le site officiel parle plutôt des attractions de Madame Tussaud.
Pour l’histoire de cette dame, vous pouvez visionner sur Internet L’étonnante histoire de Mme Tussaud et de ses théâtres de cire (2 x 50 mn) diffusée sur Arte le 26 novembre 2016. On y apprend notamment que Madame Tussaud rédigeait d’épais livrets de visite, révélant de nombreux détails biographiques sur les personnages représentés. Aujourd’hui, ce n’est plus l’esprit. Mais j’avoue que si l’on est peu porté vers le star system, on pourra avoir quelques difficultés à identifier certaines célébrités, d’autant plus que les cartels sont parfois introuvables.

Pour en revenir à l’appellation “musée”, c’est le site de l’ICOM (Conseil International des Musées) qu’il faut consulter : c’est l’organisme international de référence. Il rédige une définition du musée, la faisant régulièrement évoluer pour qu’elle soit la plus en adéquation avec la réalité. La dernière, en date de 2007, indique que “le musée est une institution permanente, sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation.”

Depuis 2007, le propriétaire de Madame Tussaud est Merlin Entertainments, une entreprise cotée en bourse. Tout y est pensé pour que vous finissiez par dépenser plus que votre seul ticket d’entrée (mais nulle crainte, il est aisé de repartir sans avoir cédé). En tout cas, côté institution sans but lucratif, c’est raté.

Madame Tussaud est installé dans les locaux de Marylebone Road depuis 1884. Ça, c’est du patrimoine ! Un incendie s’y était déclaré en 1925 mais avait épargné les moules. Ceux-ci sont donc sans doute conservés quelque part, mais certainement pas exposés au public. À part ça, l’entreprise n’achète pas d’oeuvre patrimoniale et n’a pas plus d’activité d’étude. On voit que l’appellation musée est impropre. Pourquoi les Français persistent-ils à appeler ça un musée ? Si ce n’est pour se donner un alibi (des groupes scolaires y vont), le mystère reste entier.

L’English Touch, chez Madame Tussaud, on peut toucher

Chez Madame Tussaud on peut toucher les sculpturesChez Madame Tussaud de Londres, d’abord, on peut toucher les sculptures, s’asseoir à côté d’elles, leur faire un câlin, etc. Madame Tussaud vous offre un lieu où vous pouvez effacer, l’espace de quelques instants, la frontière entre rêve et réalité : vous pouvez vous comporter avec les sculptures, « comme si »elles étaient vos intimes. Cela ne se produit que si vous le souhaitez, bien sûr. Ce lieu n’a aucun intérêt pour ceux qui voudraient mettre de la distance entre eux et ce qu’offre Madame Tussaud.

Je ne gâcherai pas la découverte de ceux qui ne sont encore jamais allés dans ce lieu en décrivant précisément ce qui vous y attend car la surprise a aussi son rôle à jouer dans l’ “expérience” de visite. Il y a donc une ambiance à Madame Tussaud, complétée de deux attractions : un petit train qui vous emmène faire une brève promenade dans l’histoire de Londres, et une séance de cinéma 4D autour des héros de Marvel (en avril 2017), exploitant superbement la coupole du planétarium.

Une expérience pensée avec méthode

Pour valoriser le patrimoine culturel et touristique, les anglo-saxons utilisent une méthode qui peine à trouver sa place dans le milieu culturel et touristique français : elle s’appelle l’interprétation.
Cette méthode est généralement décrite comme une activité éducative dont la finalité est de dévoiler la signification des choses et leurs relations entre elles : il s’agit de vulgariser la connaissance pour la rendre accessible à tous. Elle a la particularité de s’appuyer fortement sur l’évocation d’exemples et la mobilisation de l’expérience personnelle du visiteur pour transmettre les enseignements.
Cette approche a été formalisée en 1957 par Freeman Tilden, dans un ouvrage intitulé Interpreting Our Heritage.

Préoccupé par la conservation des espaces naturels américains, il souhaitait faire comprendre à ses concitoyens l’urgente nécessité de les préserver. Sa motivation trouvait sa source dans son amour pour les grands sites américains et le désir de convaincre le plus grand nombre de contribuer à les protéger. L’interprétation n’est pas une fin en soi mais constitue le relais d’un projet plus global.

Chez Madame Tussaud, comme dans beaucoup d’autres lieux en Grand-Bretagne, mais aussi dans les pays du Nord, on utilise cette méthode dont 3 des 5 grands principes sont les suivants :

  • Se demander pourquoi les visiteurs viennent et ce qu’ils attendent du site (on peut s’étonner que certains lieux culturels ne se posent pas davantage la question…)
  • Offrir un tout plutôt qu’une partie (essayer de proposer une situation immersive)
  • Ancrer une révélation dans la personnalité des visiteurs (aller chercher l’émotionnel plutôt que l’intellectuel)

It’s a kind of magic

Lors de la visite, certains apprécieront la maîtrise technique des artistes réalisant les sculptures, d’autres, plus exigeants, ne trouveront pas matière à s’extasier.
Madame Tussaud est surtout un lieu de consommation de la célébrité, où l’émotion et la fantasmagorie occupent une grande place. Les visiteurs viennent chercher là une forme de présence des stars et de contact avec elles, sous forme d’évocation et de traces.
Toutes les célébrités représentées chez Madame Tussaud ne se sont pas déplacées pour permettre leur moulage. Certaines reproductions se font en effet sur photos. Mais rien n’est précisé et tout est fait pour que le doute persiste. Il est même proposé aux visiteurs de repartir avec un moulage d’une de leurs mains.

Tout est fait pour que le visiteur se croit, l’espace d’un instant, lui aussi une star.
Toucher les sculptures de Madame Tussaud aurait-il la capacité magique de transmettre un peu de la reconnaissance publique dont toutes les personnes reproduites sont l’objet ?

En avril 2017, à Londres, la reproduction de Benedict Cumberbatch était exposée. Je vous propose un développement psychologique de la consommation de la célébrité dans le court récit suivant.

Un besoin de reconnaissance

Julie rêvait de reconnaissance. Elle n’en rougissait pas. Elle trouvait tout à fait légitime de chercher à être reconnue. Mais elle ne savait pas pour quoi elle pourrait l’être. Elle pensait qu’il faudrait faire preuve d’un talent particulier, d’un savoir spécifique, d’un quelque chose qui la différencierait des autres. Mais qu’avait-elle de particulier ? Elle n’était pas mauvaise dans son métier mais ne pouvait pas se targuer d’excellence. Est-ce qu’on pouvait aspirer à la reconnaissance parce qu’on se sentait une bonne mère de famille par exemple ?

Un samedi, en se rendant à pied au marché, son attention fut attirée par un attroupement au pied de l’escalier de la mairie. Une famille nombreuse s’était rassemblée là : parents, enfants, petits-enfants, cinquantenaires, jeunes adultes, adolescents et nouveaux-nés, tous se réunissaient, non pour célébrer un mariage, mais pour célébrer l’investissement de la grand-mère de 90 ans. Pour la remercier.

Julie aurait aimé se glisser parmi eux, participer de cette liesse et tâcher de comprendre : cette vieille femme avait-elle réalisé une quelconque prouesse pour être ainsi reconnue par sa famille ? Mais Julie avait simplement poursuivi son chemin, la tête pleine de questions et le cœur un peu serré par l’envie.
La vie quotidienne, ses deux enfants en bas âge et son mari reprirent la priorité sur ses interrogations. Son besoin qu’on lui dise qu’elle était quelqu’un se recroquevilla au fond d’elle, comme un animal se pelotonnant pour hiverner.

L’Homme et la star

Benedict Cumberbatch chez Madame Tussaud à LondresMais voilà qu’un soir, ses questions resurgirent, teintées d’angoisse. Julie le ressentit en elle avec force, presque avec violence. C’était lors de la diffusion de la série britannique Sherlock. Pourtant peu portés sur les soirées télé, il n’était pas question que son mari et elle manquent le nouvel épisode. Le petit chef-d’œuvre télévisuel apporta le plaisir attendu : le rythme était haletant, la photographie impeccable, l’interprétation excellente.

Ce n’est qu’une fois dans son lit, plongée dans le noir, qu’elle se pencha avec attention sur elle-même. Qu’est-ce qui avait bien pu provoquer ce nouveau désordre de son âme, qu’est-ce qui avait permis à ses « petites misères » intérieures de faire surface aussi soudainement ? La réponse était forcément dans ce qu’elle avait vu ce soir.

La série était jusqu’à présent plutôt fidèle au personnage créé par Conan Doyle. Dans la version cinématographique contemporaine, Sherlock Holmes se qualifiait de “sociopathe de haut niveau”. Comment réussissait-on à construire ainsi un héros suscitant l’adhésion des spectateurs ? Julie recentra son esprit sur ce qui la préoccupait.

L’épisode de ce soir confrontait le héros à la mort d’un proche, dans des circonstances telles qu’il s’en sentait responsable, son omniscience n’ayant pas su éviter le drame. Les scénaristes fragilisaient ainsi la carapace de Sherlock : un peu d’humanité adoucissait ses traits, brouillant l’image froide entretenue jusqu’à présent. Grâce à cette évolution, Julie, comme sans doute de nombreux autres spectateurs, ne parvenait plus à distinguer clairement le personnage fictif de l’acteur qui l’incarnait. Il ne s’agissait pas d’un trouble mental mais d’une sensation intérieure confuse. Luttant rationnellement contre la confusion, elle repensa soudain à des phrases qu’elle avait lu dans l’essai sur l’absurde de Camus, Le mythe de Sisyphe.

“Je connais les hommes et je les reconnais à leur conduite, à l’ensemble de leurs actes, aux conséquences que leur passage suscite dans la vie. […] Il est certain qu’apparemment, pour avoir vu cent fois le même acteur, je ne l’en connaîtrai personnellement pas mieux. Pourtant, si je fais la somme des héros qu’il a incarnés et si je dis que je le connais un peu plus au centième personnage recensé, on sent qu’il y aura là une part de vérité. […] Cela enseigne qu’un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères.”

De la projection

Elle se leva de son lit et ouvrit son ordinateur portable pour consulter la page Wikipedia consacrée à l’acteur Benedict Cumberbatch.
Elle apprit qu’il était fils d’un couple d’acteurs et cousin éloigné du roi Richard III, qu’il fréquenta le pensionnat dès l’âge de 8 ans et commença le théâtre très tôt, qu’ils avaient presque le même âge et que c’est à l’âge de 34 ans qu’il acquit un succès international. Il était précisé qu’il pratique régulièrement la méditation et que, faisant preuve de qualités artistiques dépassant l’interprétation, il réalise des autoportraits de qualité qui l’aident à se positionner face à « l’absurdité de la célébrité » afin de « normaliser les choses ».

Que faisait-elle réellement en découvrant les détails de la vie de cet homme ? Elle ne faisait que déployer son propre monde. Pouvait-elle se mettre à la place de cet autre ? Non. Elle ne faisait qu’envisager des faits à la lumière de ce qu’elle avait elle-même vécu. La vie brièvement décrite dans les lignes ne pouvait que la renvoyer à sa propre vie. Même s’il pouvait y avoir un fond de vérité dans ses réflexions, ce ne serait jamais la réalité de cet autre.

L’unicité de l’être

Elle se leva, ouvrit le rideau et regarda par la fenêtre le ciel étoilé. Enveloppée par la nuit, bercée par le souffle de son mari allongé dans le lit, elle commença à sentir que si la vie de chacun est ouverte, elle ne l’est pas à l’infini. Comme chaque étoile est à sa place dans l’univers, chacun de nous a sa place dans le monde. Ni plus importante, ni moins qu’une autre, mais suivant sa trajectoire propre. Aucune n’est interchangeable avec une autre. Et aucune ne peut arriver au même endroit qu’une autre.

Julie reconstituait, à travers les faits recensés par Wikipédia, un homme fictif, aussi fictif que les rôles qu’il incarnait. Elle pensait qu’il s’était construit dans ce qu’il y avait de mieux dans l’éducation anglaise, confronté très tôt à la rigueur et au travail. Les quelques jours qui avaient suivi la naissance de son aîné, elle avait constaté avec surprise que son nourrisson faisait déjà preuve de personnalité. Elle y repensait avec un léger sourire sur les lèvres et prenait conscience que les sociétés occidentales s’organisaient pour gommer au maximum les différences entre les individus, comme s’il n’y avait pas d’inégalités, alors que chacun arrive dans ce monde avec un bagage génétique, une généalogie, une histoire à la source de son existence, etc.

Elle laissait les idées se développer, faire leur chemin, sans chercher à les nourrir ou à influencer leur cours. Julie sentait qu’elle s’en détachait et que le désir d’être quelqu’un se défaisait, l’angoisse d’être reconnue s’évanouissait progressivement.
C’est au cours de cette belle nuit étoilée que son être commença enfin à prendre toute sa place.

De Madame Tussaud à l'exploration de soi