Yoga : spiritualité et développement personnel

Les sociétés de consommation connaissent un regain d’intérêt très net pour des pratiques telles que le yoga ou la philosophie. De quoi est-ce le signe ? Que cherchent ainsi les individus ?
Le développement spirituel se base sur la connaissance de soi, c’est-à-dire la connaissance de sa propre psychologie, sans bien sûr se limiter à cela.
Quand, en Occident, le déclin du religieux a entraîné le déclin de la spiritualité, différentes approches sont apparues afin de combler le vide créé. Les individus se sont alors vus proposés des approches partielles, soit psychologiques, soit spirituelles sans base psychologique. Les approches systémiques séculaires étaient ainsi scindées, pour les rendre plus faciles d’accès ou plus séduisantes.
Depuis une trentaine d’années, ces approches partielles ont montré leurs défauts, et il est sans doute temps de revenir aux racines, aux origines (en prenant les précautions qui s’imposent comme je l’ai montré dans un autre article) : le yoga et certaines voies philosophiques expriment ce besoin de retrouver une approche complète du développement individuel.

Définition de la spiritualité

L’étymologie de spiritualité nous indique qu’il s’agit là de souffle et d’esprit“Spiritualité” fait partie de ces mots-valises dans lesquels chacun met ce qu’il veut : il est donc utile de préciser ce que j’entends personnellement par “spiritualité”. Je fais court et simple.

L’étymologie nous indique qu’il s’agit là de souffle et d’esprit.

Pour moi, la spiritualité est le travail de l’Homme pour développer son esprit, c’est-à-dire de sa part spécifiquement humaine, dans le but d’améliorer ses conditions d’existence intérieure.

D’autres mots peuvent être utilisés, aux évocations poétiques. C’est la “quête de la vérité la plus intime” pour paraphraser Hector Bianciotti, le recueil de l’écume des choses de ce monde, la recherche du sens qui met fin à toutes les questions, apportant ainsi sérénité, paix intérieure profonde, qui ne peut être ébranlée.

Photo ci-contre de Takemaru Hirai sur Unsplash

Depuis les temps anciens, l’Homme croit profondément en la capacité à améliorer sa nature, croit en sa capacité à atteindre cette connaissance élevée. Cela concourt à donner du sens à son existence.

Méthodes de développement spirituel

Au fil des époques et des cultures, l’Homme a mis au point différentes méthodes qui avaient toutes la même finalité : développer le potentiel humain pour atteindre la pleine autonomie, au sens de la capacité à se donner à soi-même sa propre loi, dans un équilibre relationnel avec les autres et le monde.

Parmi ces méthodes on trouve, bien sûr, le yoga, mais aussi, par exemple, les philosophies antiques. Dans ses Exercices spirituels et philosophie antique, Pierre Hadot explique comment ces philosophies conduisaient « à une transformation de la vision du monde et à une métamorphose de la personnalité », utilisant un vocabulaire que l’on retrouve dans les (traductions des) textes relatifs au yoga.

Rappelons ici que le yoga propose lui-même différentes approches, s’adaptant à la personnalité du candidat à la transformation, selon qu’il est davantage porté vers l’action, la dévotion ou la réflexion.

Disparition de la spiritualité

le triomphe de la raison et la critique de la religion : le déclin du christianisme s’amorceComment en est-on arrivé à la (relative) disparition de la spiritualité dans nos civilisations occidentales ? J’ai regardé ma frise chronologique et voici ce que cela donne.

Après l’Antiquité, le christianisme se déploie, s’accaparant progressivement les thématiques spirituelles. Puis viennent les Lumières, le triomphe de la raison et la critique de la religion : le déclin du christianisme s’amorce.

Photo ci-contre de Stefan Kunze sur Unsplash

Au 18e siècle, la Critique de la raison pure marque un tournant pour la métaphysique : Kant montre que la connaissance de l’Homme ne peut pas dépasser les limites de son expérience, et que, par conséquent, tout ce qui y échappe ne relève que de la croyance. C’est ce qui est évoqué au cours d’une émission philosophique de France Culture : Kant appela à la transformation de la métaphysique. La discussion que l’on entend peut d’ailleurs être très utile à celui qui chemine dans le yoga car les conclusions de Kant recoupent les textes du yoga.

La compréhension du fonctionnement humain, et du rapport de l’Homme avec le monde qui l’entoure, se rationalise avec le développement des sciences : la psychologie apparaît au 19e siècle, se concentrant sur le connaissable, sur ce qui pouvait être observé et donc faire l’objet d’expériences. Les questions métaphysiques sont donc laissées de côté sauf par la psychologie sociale qui s’y intéresse davantage en tant que phénomène social et non individuel.

En Occident, le christianisme ayant donc rapproché spiritualité et religion au point de les confondre, le recul de la religion signe aussi le recul de la spiritualité.

Apparition du développement personnel

approches spirituellesEn plus des désordres du corps, la médecine s’est intéressée aux désordres de l’âme humaine. L’hypnose est apparue au 19e siècle, et la psychanalyse au 20e siècle.

Dans le sillage de la psychanalyse, toutes sortes de techniques se sont développées pour améliorer la connaissance de soi, multipliant les points de vue et donc les écoles, se concentrant sur un aspect jugé prééminent (imagination, émotion, rapport aux autres, confiance en soi, etc.), afin d’apporter une réponse rapidement efficace.

Photo ci-contre de Angelina Litvin sur Unsplash

Ces approches laissent toutefois les questions spirituelles de côté. Mis à part, Maslow qui aborde la personnalité humaine dans sa totalité, comme je l’ai développé dans un autre article, l’édifice du développement personnel est chancelant car il lui manque un pilier.

En parallèle, des approches spirituelles, et uniquement spirituelles, se développent, leur écueil étant de laisser de côté les questions psychologiques, par un processus de fragmentation et d’édulcoration (cf. l’interview du Dzogchen Ponlop Rinpoché) des approches séculaires.

Là encore, il manque quelque chose et promettent l’impossible en visant la construction d’une maison sans fondations solides. Par ailleurs, elles occultent souvent le travail qu’implique la spiritualité, les efforts réels que cette aspiration nécessite, l’exigence requise.

François Jullien, invité des Matins de France Culture le vendredi 23 juin dernier, exprimait sa vision de notre société perturbée par la recherche de la facilité, les fantasmes culturels et l’idéologie du manque, amenant à rechercher des solutions dans un ailleurs méconnu et pensé comme un paradis. Le philosophe parlait du développement personnel comme d’un “marché du bonheur qui prolifère au détriment d’une pensée intelligente et encombre le marché”.

Risque de dérive

risques de dérives sectairesIl me semble opportun de rappeler ici que chacune de ces disciplines, tant du domaine du spirituel que de celui du développement personnel, peut faire l’objet de dérives sectaires.

Ce n’est pas tant la discipline en elle-même qui doit être mise en cause que la personne qui la met en oeuvre et peut l’utiliser à de mauvaises fins. Certaines approches sont vite identifiables comme délirantes, mais d’autres, un peu limite, arrivent à construire de la crédibilité à partir de la simple idée que la transformation passe par l’ouverture de l’esprit, ce qui est certes vrai, mais insuffisant.

Photo ci-contre de Ümit Bulut sur Unsplash

C’est l’entourage qui doit finalement être vigilant car les personnes vulnérables, celles-là et uniquement celles-là, visées par les personnes mal intentionnées, manquent hélas généralement de discernement.

Pour compléter la réflexion, j’ai trouvé cet article de Courrier International, publié en octobre 2003, à propos du manque de spiritualité dans la Chine moderne. Il semble intéressant car il met en relation vide spirituel et dérives sectaires.