Tradition dans le yoga et place de l’authenticité dans la pratique

Les travaux de Marc Singleton constituent une référence incontournable pour comprendre le concept de tradition dans le yoga. Yogi lui-même, et chercheur, ses travaux se concentrent en effet sur les rapports entre yoga traditionnel et yoga moderne. La lecture de Yoga Body : The Origins of Modern Posture Practice est particulièrement éclairante pour définir la place de la pratique posturale dans le corpus du yoga.

Lorsque l’on progresse dans la connaissance du yoga, on se rend compte que les courants sont très nombreux. Il y a la tradition des grands textes fondateurs, complétée par une tradition de commentaires. Il y a aussi tel maître qui insiste davantage sur tel aspect, éclaire les textes différemment d’un autre maître. L’esprit peut alors s’embrouiller et douter. Qui est détenteur des enseignements originaux ? Comment est-ce que je m’inscris dans la tradition du yoga ? Quelle est la fidélité aux origines de l’enseignement que je suis ? Quelle est l’authenticité de ma pratique ? Tâchons d’y voir un peu plus clair en abordant le concept dans d’autres domaines.

L’univers du ballet

La danse requiert, comme le yoga, rigueur et discipline. Le travail physique de la danse développe force musculaire, équilibre, souplesse et grâce pour viser l’esthétique du danseur, même si certains courants contemporains axent plus le travail sur l’expressivité. D’aucuns diront que la grâce n’a rien à voir avec le yoga, et pourtant… Je trouve qu’il y a de la beauté dans les clichés d’Iyengar, en posture, qui transcende son corps « au repos ». Et tout yogi en posture peut ressentir une forme de beauté de son corps, si l’on considère que beauté et harmonie sont intimement liées.

Il existe plusieurs méthodes d’enseignement de la danse, du ballet, nommées selon le nom de leur concepteur. On retrouve une grande variété d’écoles de yoga (plus nombreuses encore que les écoles de ballet). Les techniques du ballet sont le support d’autres styles de danse, de la même façon que le yoga est à l’origine d’autres disciplines, comme le Pilates, pour ne citer qu’un exemple.
Dans le domaine du ballet, on trouve deux tendances : une qui place l’innovation au premier plan, et l’autre qui prône le respect de la tradition. Si l’art est avant tout création et peut se permettre tous les écarts, dans son autobiographie, Noureev déplorait la perte des « traditions magnifiques » du ballet et encensait la Russie pour le contrôle sévère qu’elle exerçait alors sur le métier de professeur de danse, ancrant ainsi les personnes dans la tradition.

Dans le domaine du yoga, il y a aussi des innovations. Mais elles sont généralement mal accueillies par le public averti : tout écart vis-à-vis de la tradition est considéré comme un affaiblissement de la pratique, compromettant les résultats. D’où l’importance de la question de l’authenticité.

Marc Singleton a notamment cherché à savoir si l’importance du travail postural était la même aux origines qu’aujourd’hui. Le résultat de ses recherches l’a conduit à répondre par la négative, pouvant ainsi décevoir un grand nombre de pratiquants en quête de « pureté ».

L’univers de la musique classique

La musique classique révèle des problématiques qui me semblent aussi intéressantes pour éclairer le monde du yoga. J’ai trouvé la présentation d’une conférence d’Isabelle Héroux, guitariste et pédagogue, professeure à l’UQAM, sur La création d’une interprétation musicale : au cœur du travail artistique des musiciens. Elle faisait si bien écho à la problématique de l’authenticité en yoga que je me suis livrée à un exercice : j’ai copié un des paragraphes en remplaçant les termes liés à la musique par des termes liés au yoga. Et voici ce que j’obtiens :

Le yoga s’appuie sur une tradition écrite mais aussi orale transmise par l’enseignement. Ainsi l’appropriation du travail de yoga, qu’il soit postural ou non, est caractérisée par une quête d’authenticité qui repose sur les valeurs et les objectifs propres à chaque yogi, en lien avec le contexte et l’utilisation de stratégies de travail spécifiques dans lesquelles l’imagination joue un grand rôle.

L’imaginaire occidental du yoga

J’ai trouvé dans le mémoire de sociologie d’Éveline Grieder, elle-même professeur de yoga, intitulé Le yoga, un espace pour le sacré (Université Paul Valéry – Montpellier III, 2015), des éléments mettant en évidence un travail de l’imaginaire, en particulier à travers son analyse de la façon dont des professeurs présentent le yoga sur leur site Internet :

L’ambition déclarée du yoga : sortir de l’ordinaire pour toucher un autre registre de soi-même et accéder à une véritable philosophie de l’existence, où le personnage social que je suis perd de son emprise au profit d’un être vivant, savourant l’instant présent, dans un épanouissement de son âme, capable de traverser les choses avec une sensibilité transfigurante, et de forger son existence comme un chef-d’œuvre.

Elle souligne également la revendication d’une lignée qui s’ancre dans une tradition, à laquelle le grand public ne comprend souvent rien car, pour lui, il y a le yoga, point.

Le rapport à une filiation précise assoit la légitimité du professeur et affirme une volonté de tourner le dos à une certaine modernité où l’avenir nous appelle, avec ses acquisitions, sa croissance, son progrès. Au contraire, le yoga est un retour aux sources, une discipline qui garantit une solidité parce qu’elle a acquis ses lettres de noblesse par la sagesse des anciens.

L’univers du tourisme

Les écrits de l’anthropologue Saskia Cousin intitulés Destination authentique. Le tourisme, ou la quête perdue de l’authenticité complètent la réflexion.

La société moderne n’est plus vécue comme un progrès par les touristes, elle est appréhendée comme aliénante, superficielle et inauthentique, ce qui pousse les hommes à chercher ailleurs, au travers du tourisme, des styles de vie qu’ils imaginent plus simples, plus «naturels», bref, plus «authentiques».

Pour nombre de pratiquants, le yoga est en effet une discipline qui porte des valeurs en opposition avec la société moderne : elle est associée à un style de vie plus en harmonie avec la nature, conduisant vers plus de profondeur et de liberté, notamment dans le développement d’une spiritualité libre de toute influence religieuse.

(…) Mais [dans le domaine du tourisme,] cette quête est forcément vouée à l’échec, puisque la présence des touristes implique ou induit la mise en scène des coulisses, qui deviennent une nouvelle scène, avec de nouvelles coulisses.

En ce qui concerne l’univers du yoga, on peut s’étonner de l’apparition régulière de nouvelles pratiques, tendance qui va finalement dans une direction opposée à la recherche d’authenticité. Je propose une hypothèse pour l’expliquer.

Les néophytes, débutant leur pratique, pourraient s’effrayer d’une trop grande proximité avec les racines du yoga. Souhaitant seulement se détendre, gagner un peu en souplesse, ou tout simplement « s’entretenir », il n’est pas question pour eux de viser de quelconques prouesses physiques qu’ils pensent associée à la pratique du yoga et qu’ils se pensent incapables d’accomplir. Il n’est pas non plus question de « se farcir » la tête avec des concepts qui leur semblent loin d’eux, aussi loin que l’Inde l’est géographiquement. Voilà pourquoi ils pourraient être davantage portés vers des disciplines nouvelles vantant la facilité de l’approche, l’adaptation aux occidentaux.

Au contraire, les yogi plus avancés et désireux de s’investir dans une quête spirituelle voudraient être sûrs de prendre le bon chemin, de ne pas « se faire avoir », pour ne pas perdre de temps en s’adonnant à une pratique qui ne s’avèrerait pas efficace. Voilà pourquoi, les questions concernant la tradition et l’authenticité de la pratique seraient plus importantes pour eux.

Les néophytes et les yogi avancés ici décrits constituent des profils extrêmes : l’ensemble des pratiquants se répartit sur une ligne continue entre ces deux types quasi caricaturaux, les attentes et les besoins étant très variés et nuancés selon les personnes.

Recréation, réinvention

La recherche d’authenticité interroge la pratique en termes de pureté par rapport aux origines. L’origine étant le point de plus grande efficacité, à quelle distance ma pratique se situe-t-elle, sous-entendu que, plus j’en suis loin, moins elle sera efficace ?

En Occident, c’est le courant romantique qui a, suite au courant des Lumières, redonné de la valeur à la tradition. C’est dans l’avant-propos d’un ouvrage analysant les apports des Lumières et du Romantisme, que j’ai trouvé la définition d’un rapport riche à la tradition.

Hériter d’une tradition ne signifie pas se soumettre à la contrainte d’un pur destin mais se laisser interpeller à partir de la distance critique du présent par un héritage qui ne peut être accueilli qu’en étant recréé.

Les Suisses ont inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco des traditions qu’ils qualifient de “vivantes”. Pour eux, ces traditions établissent des ponts entre les générations et favorisent les échanges. Elles se caractérisent par trois éléments :

  • une pratique actuelle,
  • une signification participant d’une identité,
  • et un état évolutif car elles se réinventent continuellement.

Tradition dans le yoga : la garder vivante

Marc Singleton a montré que la pratique posturale était loin d’être traditionnelle, l’Inde ayant elle-même contribué à cet éloignement en la faisant évoluer au contact des Anglais. Alors oui, en effet, le yoga moderne est un yoga marqué par l’empreinte occidentale.
Mais doit-on s’en affliger ?

Quiconque se destine à enseigner le yoga doit effectuer un travail d’étude.
Parce que le yoga est tradition, il faut s’approprier ce que le passé nous a transmis, du mieux que l’on peut. Car l’étude des textes présente deux difficultés majeures : celle de la langue et celle de la forme. Le sanskrit est une langue complexe et son seul apprentissage est un yoga. Je fais, hélas, partie de ceux qui ne connaissent que quelques mots désignant les postures ou les états de l’être, incapable d’interpréter une phrase par moi-même. Les sanskritistes sont peu nombreux parmi les professeurs de yoga. Par ailleurs, certains de ces textes se présentent comme des suites d’aphorismes, appelant le commentaire d’un maître. C’est notamment en raison de ces difficultés, mais aussi pour favoriser un processus de maturation, que les formations sérieuses de professeur de yoga s’étalent sur plusieurs années, espaçant les temps d’enseignement.

Parce que le yoga est une tradition vivante, la pratique est fondamentale, que cela soit une pratique des postures, des exercices du souffle ou du mental. L’expérience du professeur est essentielle, car on ne peut transmettre que ce l’on a compris et intégré. Pour le yoga postural, comme un danseur pour ses mouvements, le yogi doit répéter sans relâche les postures pour aller le plus loin possible dans la compréhension de la mécanique du mouvement, de sa signification symbolique et de ses effets.

La vie d’une tradition se dessine en creux et en bosses : la transmission n’est pas linéaire et connaît des temps plus arides que d’autres. Mais au-delà de ces aléas, la tradition du yoga établit un pont entre les hommes du passé et ceux d’aujourd’hui. Le corps des hommes vivant il y a environ 4 000 ans était vraisemblablement différent, mais sa chimie et son fonctionnement semblent inchangés puisque nous pouvons retrouver aujourd’hui des phénomènes décrits alors. Le fonctionnement du mental semble également inchangé car tout ce qui a trait à la psychologie est encore pleinement valable de nos jours. Progressivement, l’Occident valide, par le biais des sciences, les intuitions et les approches du yoga.

L’authenticité peut s’évaluer sous deux angles : celui de l’exactitude et celui de la sincérité. Et dans l’ “ici-et-maintenant” de la pratique, la sincérité du professeur est finalement peut-être la plus importante.

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