Comprendre ce qu’est le yoga des origines

Le yoga classique (des origines) et le Yoga-Sutra

Le yoga des origines est une pratique mystique et initiatique, réservée à une élite intellectuelle. La forme classique du yoga a été fixée vers le 1er ou le 2e siècle apr. J.-C. par le texte intitulé “Yoga-Sutra”. La pratique de ce yoga existait probablement depuis plusieurs siècles, dans une tradition orale, mais c’est ce texte qui est le plus ancien écrit parvenu jusqu’à nous sur ce sujet.
Si son auteur est identifié sous le nom de Patañjali, certains spécialistes penchent pour un collectif d’auteurs. Le yoga n’était alors pratiqué que par les seuls brahmanes et les exercices avaient une finalité mystique : la « libération » de l’esprit.

Comprendre le Yoga-Sutra

Le Yoga-Sutra est une œuvre complexe, dont l’interprétation requiert une grande maîtrise de la culture indienne en plus d’une vaste érudition. Comme pour tous les textes anciens, il convient de se rapprocher de la culture contextuelle et réussir à se débarrasser, ou au moins s’alléger d’une lecture personnelle, des éléments contemporains de penser le monde comme la science et l’analyse, au risque de développer une lecture anachronique.

Yoga et méditationLe Yoga-Sutra est écrit en sanskrit, langue de la culture brahmanique, langue sacrée, maîtrisée et utilisée par les seuls brahmanes, membres de la caste supérieure (prêtres, enseignants ou lettrés). Dans cette société indienne traditionnelle ancienne, les brahmanes sont les gardiens de l’ordre cosmique et c’est par leurs activités et exercices mystiques qu’ils assurent ce rôle. Nul autre qu’eux ne peut le faire.

Le sanskrit n’a jamais été une langue vernaculaire. Ainsi, même lorsqu’on comprend le sanskrit, l’interprétation de ce texte est difficile et demande à être décodée, déchiffrée. Les formules du Yoga-Sutra (au total 1 161 mots) sont condensées afin d’être plus facilement apprises par cœur (rappelons qu’à une époque où l’écrit était peu présent, les capacités de mémoire des personnes, et en particulier de celles qui la travaillaient, étaient supérieures aux nôtres) et transmises oralement, de maître à disciple.

Les formules laconiques doivent être interprétées ou commentées, pour en expliciter le sens. Une traduction mot-à-mot comme on en trouve, voire agrémentée d’un commentaire personnel de l’auteur, n’apporte que des contre-sens.
L’interprétation la plus ancienne conservée est le Yoga-Bhasya, attribué à un auteur mythique dénommé Vyasa, et dont la datation pourrait être faite entre 500 et 700 apr. J.-C.

Méditation et contemplation

Pour désigner le Yoga-Sutra, le terme occidental le plus approprié est “traité de contemplation”. Dans notre langue et notre histoire culturelle, la « méditation » relève de la tradition philosophique et désigne une activité réflexive de l’esprit (cf. les méditations des philosophes antiques, notamment sur la mort, les Essais de Montaigne, Les méditations métaphysiques de Descartes, etc.).

Réflexion sur l'authenticité des pratiques spirituellesDans le yoga classique, il ne s’agit pas de réfléchir mais d’atteindre un état, très difficile à maîtriser, de pensée sans mot, voire sans objet. C’est le sens que Michel Angot, éminent indianiste et sanskritiste, initié à la récitation des textes védiques par des brahmanes, donne au célèbre aphorisme du Yoga-Sutra définissant le yoga comme “l’arrêt de toutes les fluctuations du mental”.

Pour atteindre cet état, il faut réaliser des exercices et suivre une méthode : concentrer sa pensée sur un objet précis, pour finir par « fusionner » avec lui. Ces exercices ne concernent que l’esprit. Le corps n’est évoqué dans le Yoga-Sutra que pour parler de l’assise de travail. Dans le Yoga-Sutra, l’expérience réalisée par le yogin n’a aucun intérêt en tant que telle : il n’est pas question de l’ “ici-et-maintenant” de la réalité corporelle. L’exercice n’est pas le but mais un moyen d’accéder à ce que Michel Angot nomme l’ “espérance”.

Le but du Yoga-Sutra

Atteindre l’ “espérance” est le désir qui motive la pratique du yoga des origines, du yoga classique. La conception de l’univers qui la fonde et à laquelle adhère les adeptes du Yoga-Sutra est une conception dualiste : l’univers se partage entre entités spirituelles désincarnées (âmes, esprits, essences ?), d’un côté, et corps inscrits dans le monde sensoriel, mus par un mental animé de pensées, de l’autre. L’esprit peut se libérer de la matérialité du monde et ainsi en finir, au bout d’un certain nombre de réincarnations, avec les souffrances, l’insatisfaction.

Cette conception du monde n’était pas partagée par tous, de la même façon que notre tradition culturelle est traversée par plusieurs façons de concevoir le monde et l’univers : il y a aussi des conceptions dites non-dualistes, mais ce ne sont pas celles des adeptes du Yoga-Sutra.
Ces derniers ne veulent pas vivre le cycle des réincarnations (ça prend plusieurs milliers d’années) et souhaitent accéder plus rapidement à la “libération” de l’esprit. Le yoga classique du Yoga-Sutra est un moyen, comme la dévotion ou les rites, de précipiter la séparation de l’esprit et du corps pour en finir avec ce monde matériel, vain et qui apporte la souffrance (il y a des points communs avec la conception bouddhiste du monde).

Corps et esprit

Deux traductions sont données à “yoga”. Certains affirment que sa racine sanskrite signifie “union”, pour expliquer que le yoga pratiqué aujourd’hui est l’union entre le corps et l’esprit. C’est une réaction à l’idée reçue selon laquelle notre culture pâtit des travaux de Descartes qui aurait séparé le corps de l’esprit. J’en profite pour dire que cette idée est fausse et vous invite à lire le passage de la 6e méditation écrit sur cette page et, si vous avez le temps, d’écouter le commentaire qui en est fait par le professeur de philosophie Pierre Guenancia.

Dans la tradition indienne, si le terme yoga désignait une union, ce serait davantage l’union de l’âme avec le divin. Mais un yoga laïque étant plus facile à développer économiquement, il est nécessaire de tordre les mots pour leur faire dire des choses consensuelles et adaptées à notre époque.

Une autre racine du mot “yoga”, plus cohérente avec la définition du yoga selon laquelle c’est “l’arrêt de toutes les fluctuations du mental”, serait une racine qui veut dire “mettre au repos”. Le yoga du Yoga-Sutra est la mise au repos du mental.

Fin du yoga classique

Inde d'hier et d'aujourd'huiLes hommes et les cultures ne cessant d’évoluer, un nombre croissant de brahmanes ont progressivement pris leurs distances avec le refus du monde matériel, se déplaçant vers une spiritualité à même de marier présence au monde et croyance en un Dieu créateur (pas de Création ni de Dieu dans le Yoga-Sutra). Un yoga déiste, d’union avec Dieu, s’est alors développé, fondé sur l’usage des mantras (qui, dans la tradition indienne, sont la divinité elle-même). Ce yoga se pratique de façon ritualisée : une préparation par le jeûne et l’abstinence sexuelle, suivie d’un isolement dans la nature pour répéter et méditer des mantras. Les brahmanes sont devenus tous déistes à la fin du premier millénaire.

L’espérance change et le monde matériel n’est plus rejeté. Au contraire, il s’agit d’y avoir un statut social valorisé et d’acquérir des pouvoirs divins. Pour accroître leurs pouvoirs et asseoir leur souveraineté, les rois et les guerriers pratiquaient le « yoga de l’action » (expliqué dans le Mahabharata).
Aujourd’hui, la pratique du yoga est devenue un travail pour atteindre la réalisation des espoirs contemporains que sont la santé, le bien-être et la longévité.

Les clichés à répétition

Les traductions du Yoga-Sutra varient et se ressemblent plus ou moins, la plupart faites à l’aune de notre culture contemporaine, psychologique et orientée vers le développement personnel.
Pour dire des choses dans l’ère du temps et les faire passer auprès du plus grand nombre, est-il vraiment nécessaire d’affirmer que cela était dit il y a plus de 2 000 ans en Inde ? Il semblerait que oui. Les clichés se multiplient comme un passage obligé. Cela se fait au prix du détournement de la culture indienne ancienne.

Mais cette idée d’être fidèle à une réalité historique est peut-être elle-même une conception spécifiquement occidentale (voir l’interview de Michel Angot à ce sujet), et encore, cet état d’esprit est-il lui-même en train de disparaître au profit des idéologies et des réécritures des mondes passés et présents de toutes sortes.

Le choix de la référence

Certains lecteurs m’opposeront que mes affirmations reposent sur les seuls travaux de Michel Angot. L’étude des textes sanskrits est récente : elle n’a débuté qu’au 19e siècle. De nombreuses erreurs ont été alors commises mais c’est ainsi que toute connaissance naît. Elle se développe ensuite et s’ajuste. À titre de comparaison, chez nous, ce n’est finalement qu’assez récemment que les guides de châteaux ont cessé de dire que l’on jetait de l’huile bouillante sur les assiégeants.

Michel Angot a la qualité essentielle de rendre son travail transparent : il affiche ses hypothèses et raisonne ses choix. Il insiste sur la méthode scientifique à l’oeuvre dans son travail et on peut le vérifier à travers ses écrits. D’autres n’ont pas ces précautions et affirment sans démontrer.

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