Introspection : conseils méthodologiques pour bien commencer

L’introspection est la capacité à analyser ses pensées, ses émotions, la façon dont on réagit au monde. C’est ainsi que débute la connaissance de soi. C’est questionner son identité et comprendre ce qu’est l’« ego ». La lecture de l’ouvrage Perdons-nous connaissance ? de Lionel Naccache, neurologue et chercheur en neurosciences cognitives apporte des éléments de méthode pour l’introspection car il met en évidence le processus fictionnel orchestré par notre cerveau. Notre rapport au monde n’est ni neutre, ni universel : notre cerveau puise dans l’environnement et dans les expériences passées de quoi donner du sens au monde perçu. Toute perception est interprétation et nous, être humain, avons un profond besoin de cohérence et d’explication.

Notre représentation du monde se nourrit principalement du lien de causalité. Et cela peut nous conduire à élaborer des approches qui, comme pour des syllogismes non valides, semblent logiques et fondées, mais seulement en apparence : tout ce qui est rare est cher. Un cheval bon marché est rare. Donc un cheval bon marché est cher.

Le « Je » n’existe pas

C’est à partir des observations qu’il a mené sur des individus au cerveau pathologique, il conclut que la fiction produite par le cerveau touche jusqu’à l’idée que nous avons de notre propre personnalité. Il affirme que « je est une fiction » car le je n’existe pas de façon purement objective comme les objets qui nous entourent et n’est au final qu’une conscience réflexive qui se construit artificiellement.

Ce « je » fictif correspond à l’ego. Le Vedanta la désigne comme l’âme inférieure. Swami Veetamohananda explique que l’ego est un des 5 canaux du développement humain (les 4 autres étant le physique, l’émotionnel, l’intellectuel et le spirituel). C’est la partie de la personnalité qui organise les autres composantes pour atteindre un but. Pour trouver l’harmonie dans ce monde, il faut réussir à le développer harmonieusement.

Prendre le large de soi

Le système de l’ennéagramme reprend cette approche en qualifiant l’ego de « fausse personnalité » et lui attache les schémas de souffrance d’une personne (égocentrisme, orgueil, vanité, amour-propre, perception erronée du monde).

Dans notre quotidien, nous sommes souvent soumis à l’évaluation, voire au jugement des autres. Nous pouvons à l’occasion découvrir que l’image qu’ils ont construit de nous est différente de celle que nous avons construit de nous-mêmes. Y en a-t-il alors une plus vraie que l’autre ? Comme nous avons vu qu’une personnalité n’existe pas de manière objective mais uniquement subjective, aucune image n’est donc plus vraie que l’autre : ni celle de nous-même, ni celle des autres. Intégrer cette approche peut amener à davantage de détachement par rapport à nous-même.

Anne Dufourmantelle, docteur en philosophie et psychanalyste, adhère à cette vision de la personnalité. Elle explique, dans un chapitre de son ouvrage Éloge du risque, que la façon dont le réel nous affecte dépend bien entièrement de nous.

Elle suggère que le meilleur moyen de s’ouvrir au monde, aux autres et à soi, consisterait, à l’opposé des chemins généralement préconisés pour atteindre le bonheur (se connaître et se réaliser), à ne pas devenir soi-même. Il s’agirait de prendre le risque de réaliser ce fameux lâcher-prise, dont tout le monde parle sans savoir réellement l’expliciter, en [se perdant], c’est-à-dire « [en se délestant] de ses propres repères, [en entrant] en non-conformité avec soi (…), [en modifiant sa] propre chimie interne, subjective ».

Ne pas devenir soi consisterait à réussir à s’extirper de la gangue qui nous maintient dans l’illusion du « je », en décidant de se détacher de cet encombrant ego que nous avons patiemment construit depuis notre naissance. C’est, comme l’identifie Anne Dufourmantelle, un risque : celui de se séparer de repères rassurants. Mais c’est sans doute aussi le risque de prendre le chemin d’une vie plus libre.

De la méthode

La lecture du traité de Sénèque, De la tranquillité de l’âme, apporte également des pistes. Il y explique en effet comment parvenir à apaiser son âme pour qu’elle ne devienne plus l’esclave de ses passions, en insistant aussi sur le fait que notre action ne peut que se situer sur ce qui dépend de nous. Cette approche était désignée par les Grecs par le terme d’ataraxie.

Une discipline personnelle est nécessaire pour évoluer et progresser sur ce chemin. René de Lassus précise la méthode pour une introspection efficace dans son ouvrage paru chez Marabout en 1997 intitulé L’ennéagramme, les neuf types de personnalité :

  • s’observer, pour notamment identifier les nombreux automatismes que nous adoptons dans notre vie quotidienne ;
  • comprendre à quoi aboutissent ces automatismes et comment ils participent des micro-décisions que nous prenons chaque jour (itinéraires suivis, personnes rencontrées et évitées, tâches réalisées et reportées, etc.) : savoir si nos choix sont véritablement libres ou bien influencés ;
  • accepter ces mécanismes ;
  • arrêter ces mécanismes pour permettre le changement avec pour condition de ne pas se mettre en danger soi-même et les autres ;
  • changer, pour améliorer notre quotidien et celui des autres.

Pratiquer le yoga

Le yoga est une voie pour améliorer les qualités d’introspection à partir d’exercices corporels. Le travail d’attention à soi s’approfondit et s’enrichit au fil des séances. Et ces capacités servent au quotidien pour prendre de la distance avec les événements et les perceptions que nous avons. Le yoga est une voie de changement.

Une posture possède une symbolique fortement en relation avec l’ego : c’est la posture du lion, simhasana. L’une de ses variantes, très accessible, consiste à se mettre à genoux, dessus des pieds en contact avec le sol, et talons en contact entre eux. Les genoux écartés, les fessiers sont posés sur les talons. Le buste est un peu en avant, l’appui se fait sur les mains posées sur le sol, les doigts en vis-à-vis, coudes vers l’extérieur, légèrement fléchis. Les yeux louchent vers le 3e oeil, la bouche est largement ouverte, la langue tirée à son maximum vers le menton. La position des mâchoires ne doit pas entraîner de contractions et ne doit pas entraver le positionnement du souffle régulier au niveau des narines. Après une profonde inspiration par le nez, le pratiquant expire très bruyamment par la bouche.

La bouche ouverte unit le pratiquant à son environnement : le corps est perceptiblement ouvert tandis que notre ego nous pousse à le considérer comme une enveloppe close. Le fait de tirer la langue est comme un pied-de-nez aux conventions de la société et fait écho aux mots de Swami Veetamohananda quant au travail qu’il faut réaliser sur notre ego, afin de tendre vers un équilibre entre conformisme et créativité. La production du son eut provoquer une sensation de nettoyage intérieur.