L’art du yoga

L’art du yoga peut s’entendre de nombreuses façons. Je propose d’éclairer en quoi le yoga est un art, en tant que technique et en tant que véhicule de valeurs esthétiques.

L’art du yoga commence par la répétition des exercices

La pratique du yoga relève de techniques auxquelles il faut s’exercer de façon répétée et continue pour espérer un jour en acquérir la maîtrise, tendre vers une perfection du geste (qui inclut le mental), à l’image des arts martiaux. C’est la pleine attention à la réalisation des exercices qui permet d’ajuster ou d’affiner le geste et l’activité de l’esprit.

Comme l’artiste de cirque travaille ses figures jusqu’à acquérir la fluidité nécessaire pour présenter son numéro au public, le pratiquant de yoga postural revient aussi régulièrement que possible sur le tapis pour parfaire la connaissance de son corps puisque la pratique est basée sur les repères corporels propres à chacun (écartement des pieds d’une ou deux coudées, juste ouverture des pieds pour permettre le positionnement du genou au-dessus du gros orteil dans un plié, etc.). La géométrie des postures en dépend.

L’apprenti prend ainsi le temps de vérifier ses appuis et ses repères avant la posture, veille à coordonner souffle et geste, etc. L’expérience répétée fait avancer dans la maîtrise et petit à petit les bases sont intégrées, le placement se fait de plus en plus « instinctif ». L’esprit se retrouve alors allégé pour que le travail se fasse sur d’autres plans.

La préparation dans la pratique posturale

Il faut toutefois se méfier des automatismes qui pourraient se mettre en place. Si le placement du corps peut se faire avec plus de facilité il ne doit pas se faire sans conscience. Le yoga visant la lutte contre les automatismes, il ne s’agit pas de faire quelque chose sans conscience mais plutôt d’augmenter sa capacité de conscience.

Par ailleurs, pour dérouler la comparaison avec les beaux-arts, la préparation des instruments reste nécessaire au bon exercice de la pratique artistique. Le dessinateur taille ses crayons et nettoie sa gomme, le peintre prépare ses couleurs, le sculpteur affûte ses outils, l’instrumentiste accorde son instrument, le chanteur échauffe sa voix.

La séance de yoga collective peut débuter par un échauffement mais surtout par un moment de transition entre l’activité quotidienne et la séance à venir. Ce n’est pas une relaxation, la relaxation ne pouvant intervenir que lorsque le corps a été sollicité. Il s’agit d’un temps pour créer de la disponibilité à soi, pour préparer en douceur l’esprit à se concentrer sur le ici-et-maintenant de la séance.

L’esthétique du yoga

Parler d’esthétique pour la pratique du yoga peut sembler à priori décalé. J’ai tenu à creuser l’idée pour voir ce qui pouvait en sortir.
La dimension esthétique existe par la mise en œuvre du corps. La posture devrait être belle et parfaite. Mais cette beauté et cette perfection ne sont pas de surface ; c’est là toute la nuance.

J’ai rencontré un professeur qui exprimait son désaccord avec le yoga tel que pratiqué dans certaines salles où l’on s’arrête aux prouesses physiques, aux figures complexes exécutées par des pratiquants souples et musclés (contexte qui peut être contre-productif car renforçant l’ego). Il ne s’agit pas de nier la beauté des photos du maître Iyengar par exemple, mais seulement de rappeler qu’il ne faut pas s’arrêter à ce stade. Ce professeur parlait de « Photoshop yoga » du nom du logiciel de retouche photo. L’expression était bien choisie pour exprimer la superficialité d’une telle pratique.

Les spectacles associant danseurs à des personnes amateures et handicapées se multiplient. Comme s’il s’agissait de rappeler que la beauté d’un corps ne réside pas dans son intégrité, dans sa souplesse et sa force, mais qu’il n’est qu’un vecteur pour susciter une émotion esthétique au sens kantien, c’est-à-dire qui nous dépasse.

L’émotion dans la pratique posturale

Les arts cherchent à provoquer de l’émotion chez un spectateur. Or le yoga est une pratique individuelle non démonstrative (même s’il y a eu une période de propagande qui nécessitait la mise en place de spectacles, voir le film Le souffle des dieux).

Dans l’une de ses interventions, Lucienne Lecoin Barrelier citait Shri Mahesh : « Le yoga est un art et la posture l’expression poétique de cet art ». Elle poursuivait en expliquant le travail du souffle spécifique à cette forme de Hatha Yoga, et comparait le pratiquant à un poète. De même que le poète est inspiré pour créer son œuvre, de même le yogi doit se laisser inspirer plutôt que d’inspirer. Ce jeu de mot aux accents poétiques condense l’idée de laisser-faire, lâcher-prise, de non-contrôle du travail du yoga.

Ainsi, si le yogi se laisse être inspiré, la question du spectateur est résolue. Puisque le yoga vise (au stade ultime – j’ai déjà expliqué qu’il ne concernait qu’un petit nombre d’élus) l’effacement de l’ego dans le grand Tout (cela me semble assez neutre pour que chacun mette dans ce « grand Tout » ce qui lui parle), la posture est réalisée pour ce qui nous dépasse.

Beauté et perfection naissent de la conscience du geste, de la présence ici-et-maintenant. Même si la personne n’est pas souple, dès l’instant qu’elle est dans la posture, qu’elle l’habite pleinement de toute son âme, alors elle sera belle, alors sa posture sera parfaite : elle atteindra cette émotion si difficile à décrire qui se désigne par le terme de Joie (avec une majuscule). Elle sera en harmonie avec elle-même et le Tout.

Ouverture

La vision d’un paysage naturel peut provoquer la Joie à travers sa beauté et sa perfection. Mais ce sentiment n’est pas atteint systématiquement. La forme la plus haute de l’émotion n’est pas toujours au rendez-vous.

En yoga, c’est la même chose : la combinaison beauté-perfection-Joie ne s’atteint pas facilement ni systématiquement à chaque séance, dans chaque posture. Mais chaque pratiquant espère la vivre le plus souvent possible, comme autant de petites perles précieuses qui s’ajoutent les unes aux autres pour embellir notre vie. Car pour le yoga, tout est déjà en nous, mais enfoui. Alors il faut travailler pour (re)trouver ces ressources présentes.