Le yoga classique ou ce que les professeurs de yoga disent rarement

L’origine du yoga est associée à un texte, le Yoga-sûtra, souvent daté aux alentours du Ier ou du IIe siècle avant notre ère. C’est le texte du yoga classique. Pour tous ceux qui cherchent à comprendre un peu mieux les rapports entre le yoga moderne et le yoga classique, cet article passe en revue des éléments culturels importants.

Ma position de professeur de yoga

En tant que professeur de yoga, je ne possède pas le haut degré de connaissances qu’ont les universitaires qui ont consacré leur carrière à leur sujet d’étude. Aussi, pour tout ce qui a trait aux textes, je me nourris de la lecture d’ouvrages scientifiques, dont l’angle de vue est complètement différent de celui d’un grand maître du yoga indien. On a souvent tendance à penser que la maîtrise du travail postural va avec la maîtrise des textes. Or, il n’en est rien. Ce sont deux domaines assez distincts.

J’aspire à occuper une situation de passeuse de savoir, comme un pont entre les scientifiques et les pratiquants de yoga. Les premiers sont exempts de toute ambition lucrative et se fichent bien d’un quelconque positionnement marketing. Mais leurs travaux peuvent être ardus pour les novices. Du côté des professeurs de yoga, la nécessité de se positionner sur un marché hyperconcurrentiel et de s’adresser à une clientèle cible peut les amener à déformer la réalité culturelle et historique. Ils n’opèrent pas forcément cette déformation consciemment. Et même s’ils se réclament d’un yoga authentique ou des origines, cet article est là pour montrer qu’il n’en est rien. C’est que le yoga classique n’intéresse finalement plus grand monde aujourd’hui, y compris en Inde.

En ce qui concerne le Yoga-sûtra de Pantajali, ma référence principale est l’ouvrage rédigé par Michel Angot, éminent indianiste et sanskritiste, initié à la récitation des textes védiques par d’authentiques brahmanes, ouvrage paru aux éditions Belles Lettres en 2008. Il est le fruit d’un travail de dizaines d’années de recherche, qui prend en compte, non seulement le texte lui-même, mais aussi un commentaire ultérieur du texte, qui permet d’apporter un éclairage supplémentaire. Si toute traduction est un choix, ceux faits par Michel Angot sont explicites, discutés et détaillés. Par ailleurs, la seconde édition a été relue, corrigée, faisant évoluer certaines propositions de traduction, intégrant remarques et critiques scientifiques reçues après l’édition de la première édition.

Le texte du yoga classique : le Yoga-sûtra

Le terme “sûtra”, que l’on retrouve dans le titre du célèbre texte le Kama-sûtra, est généralement traduit par “aphorisme”. On trouve aussi le terme de “formulaire” ( au sens de recueil de formules), ce qui met peut-être davantage l’accent sur la dimension orale du Yoga-sûtra. C’est un texte court contenant 1 161 mots qui devait en effet probablement être appris par cœur, dans le cadre d’une tradition passant de maître à disciple, pour en transmettre le sens profond. Le Yoga-sûtra est attribué à un auteur du nom de Patañjali, à propos duquel les historiens n’ont pas beaucoup d’éléments. D’ailleurs, certains d’entre eux estiment plus probable que le texte ait été écrit par un collectif d’auteurs.

Le Yoga-sûtra est considéré comme la référence de ce que certains nomment le “yoga classique”. Le texte est rédigé en sanskrit, une langue qui demande de très hautes qualifications linguistiques car le sens du texte ne se dévoile qu’à partir d’un travail de mise en correspondance des termes entre eux, au-delà du seul sens des mots eux-mêmes. C’est toute la structure qui doit être prise en compte, les syllabes, les lettres et même les silences.

Le Yoga-sûtra est le texte qui décrit les fondements d’une pratique mystique et initiatique, à l’origine réservée à une élite intellectuelle, les brahmanes. Nous sommes loin de la pratique actuelle du yoga. Le but de la pratique développée dans le Yoga-sûtra est d’atteindre un état de “silence éveillé”, état exceptionnel qui permet de libérer l’esprit, le contexte culturel étant celui du cycle des réincarnations dont il faut s’extraire car elles créent de la souffrance. Dans ce texte, le terme yoga a le sens de repos.

L’arrêt des fluctuations du mental

Le deuxième sûtra de la première partie précise que la pratique doit conduire à “l’arrêt de toutes les fluctuations du mental”, par des exercices qui consistent notamment à concentrer la pensée sur un objet précis, pour “fusionner” avec cet objet. Le mécanisme est celui de la contemplation, c’est-à-dire un mouvement dans lequel l’objet considéré s’empare de l’âme et la modifie. C’est un travail de l’esprit. Dans le Yoga-sûtra, il n’est pas question de postures, à l’exception des assises favorisant ce travail de l’esprit.

Pour le dire autrement, la pratique de ce yoga vise à tuer le corps. Cela peut choquer et cela n’est pas vraiment caricatural. Cette idée s’inscrit dans une conception dualiste de l’univers, univers partagé entre entités spirituelles désincarnées (c’est-à-dire sans chair, sans corps) et corps inscrits dans le monde sensoriel, mus par un mental animé de pensées. Le Yoga-sûtra est une méthode qui vise à se libérer de la matérialité du monde pour en finir avec l’insatisfaction qui crée des souffrances. Pour en finir avec cette matérialité, il ne suffit pas de se suicider. La personne se réincarnerait alors. La méthode proposée par le Yoga-sûtra consiste à arrêter le fonctionnement du mental, pour en finir avec le désir de vivre dans ce monde.

Un contexte de lutte idéologique

La version du texte telle que nous la connaissons a été rédigée dans un contexte de lutte d’influence religieuse entre brahmanisme et bouddhisme. Michel Angot envisage que le Yoga-sûtra était originellement composé de trois parties, la quatrième correspondant à un ajout plus tardif. Bouddhistes et brahmanes se sont profondément opposés autour de la notion de Soi. Tandis que les bouddhistes contestent l’existence d’un principe permanent (pas d’ “ego” chez les individus ou d’ “essence” des choses), les brahmanes soutiennent au contraire qu’un Soi existe, identique dans tout l’univers, et présent depuis la conscience humaine jusqu’aux objets. Ces deux présupposés impliquent des voies de délivrance différentes.

Les difficultés pour traduire un texte ancien

Ces considérations montrent l’exigence que revêt la traduction d’un texte comme le Yoga-sûtra. Pourtant, depuis le XIXe siècle, n’importe qui s’y essaye, du maître de yoga indien à l’amateur occidental, chacun y plaquant le sens qu’il entend de son point de vue, ouvrant la porte à des vulgarisations fantaisistes. Un exemple parmi d’autres : le philosophe Schopenhauer s’y est lui-même essayé, publiant un texte intitulé Aphorismes de Patañjali. Ce travail est un support à ses travaux philosophiques. Le Yoga-sûtra est pourtant bien une œuvre complexe, dont l’interprétation requiert une grande maîtrise de la culture indienne en plus d’une vaste érudition. Le Yoga-Sûtra est écrit en sanskrit, langue de la culture brahmanique, langue “sacrée”, longtemps maîtrisée et utilisée par les seuls brahmanes, membres de la caste supérieure (prêtres, enseignants ou lettrés). Dans ce contexte de société indienne traditionnelle ancienne, les brahmanes sont les gardiens de l’ordre cosmique et c’est par leurs activités et exercices mystiques qu’ils assurent ce rôle. De leur point de vue, nul autre qu’eux ne peut le faire.

Le sanskrit n’a jamais été une langue vernaculaire. Ainsi, même lorsqu’on comprend le sanskrit, l’interprétation de ce texte est complexe et nécessite un processus proche du décodage. Cela est d’autant plus difficile que les formules du Yoga-Sûtra sont condensées pour être apprises par cœur. Une traduction mot-à-mot comme on en trouve, voire agrémentée d’un commentaire personnel de l’auteur, n’a guère de sens. Cela ne disqualifie pas ces travaux. Il faut simplement les prendre pour ce qu’ils sont : le point de vue de telle personne et non la traduction scientifique du texte. Comme je l’ai dit plus haut, Michel Angot fait partie de cette dernière catégorie. Pour traduire le Yoga-sûtra, il a également travaillé sur l’interprétation la plus ancienne conservée, le Yoga-Bhasya, attribué à un auteur mythique dénommé Vyasa, et dont la datation pourrait être faite entre 500 et 700 apr. J.-C.

Méditation et contemplation

Le terme occidental le plus à même de qualifier ce texte est “traité de contemplation”. Dans notre langue et notre histoire culturelle, la « méditation » relève de la tradition philosophique et désigne une activité réflexive de l’esprit (cf. les méditations des philosophes antiques, notamment sur la mort, les Essais de Montaigne, Les méditations métaphysiques de Descartes, etc.).

Dans le yoga classique, il ne s’agit pas de réfléchir mais d’atteindre un état, très difficile à maîtriser, de pensée sans mot, voire sans objet. initié à la récitation des textes védiques par les brahmanes, d’où l’idée d’arrêter “toutes les fluctuations du mental”. Dans le Yoga-sûtra, l’expérience du yogin n’a aucun intérêt en tant que telle : il n’est pas question de l’ “ici-et-maintenant” de la réalité corporelle comme c’est le cas dans le yoga moderne. L’exercice n’est pas le but mais un moyen d’accéder à ce que Michel Angot nomme l’ “espérance”. Cette “espérance” est le seul désir qui motive la pratique du yoga classique. objectif qui n’est pas sans avoir des points communs avec le bouddhisme.

La fin du yoga classique

Les hommes et les cultures évoluent : progressivement, un nombre croissant de brahmanes ont pris leur distances avec ce refus du monde matériel, se déplaçant vers une spiritualité à même de marier présence au monde et croyance en un Dieu créateur (pas de Création ni de Dieu dans le Yoga-Sûtra).

Un yoga déiste, d’union avec Dieu, s’est alors développé, fondé sur l’usage des mantras (qui, dans la tradition indienne, sont la divinité elle-même). Ce yoga se pratique de façon ritualisée : une préparation par le jeûne et l’abstinence sexuelle, suivie d’un isolement dans la nature pour répéter et méditer des mantras. Les brahmanes sont devenus tous déistes à la fin du premier millénaire. L’espérance évolue et le monde matériel n’est plus rejeté. Au contraire, il s’agit d’y avoir un statut social valorisé et d’acquérir des pouvoirs divins. Pour accroître leurs pouvoirs et asseoir leur souveraineté, les rois et les guerriers pratiquaient le « yoga de l’action » (expliqué dans le Mahabharata).